Les propos de François Fillon ont été recueillis par Virginie Le Guay pour Le Journal du Dimanche Lundi le projet de loi constitutionnelle sur la réforme des institutions sera soumis au vote du Parlement réuni en Congrès, à Versailles. L'issue du vote est plus qu'incertaine, puisqu'il faut une majorité des 3/5 pour adopter le texte. François Fillon exhorte la gauche et les élus UMP, parfois réticents eux-aussi, à voter ce texte capital, qu'il qualifie de "compromis".
JDD: Quel est votre état d'esprit à quelques heures d'un vote qui s'annonce très serré?
FF: Cette réforme constitutionnelle vient de loin: elle a fait l'objet des travaux du comité Balladur qui je vous le rappelle était pluraliste ; elle a été passée au crible lors de deux lectures à l'Assemblée nationale et au Sénat où elle a été amendée en profondeur, y compris par l'opposition. Ce projet aboutira à la réécriture de trente-huit articles de la Constitution et à la création de neuf nouveaux. Personne ne peut nier qu'entre ce projet de révision et la constitution actuelle, l'avancée est spectaculaire. Avancée qui correspond pour une large partie aussi à des revendications de la gauche. En 1981, François Mitterrand voulait limiter à deux le mandat présidentiel. En 1988, il proposait le référendum d'initiative populaire. En 1997, Lionel Jospin réclamait un statut pour l'opposition. En 2007, Ségolène Royal plaidait pour la parité hommes femmes sur le plan professionnel. Depuis toujours, la gauche demandait l'encadrement du 49-3. Tout cela est dans le texte. Nous sommes à un moment de vérité.
JDD: Comment expliquez-vous les nombreuses réserves qui s'expriment à gauche sur ce projet?
FF: Je constate l'attitude ultra-rigide des dirigeants du PS qui confondent volontairement l'intérêt du projet et le combat contre le président de la République. Si cette même révision constitutionnelle était proposée par une personnalité de gauche, le parti socialiste l'adopterait sans l'ombre d'une hésitation. L'opposition systématique n'est jamais une bonne attitude, elle l'est encore moins compréhensible sur ce sujet. SI la révision constitutionnelle venait à échouer du fait du refus des socialistes, ils en porteraient la lourde responsabilité devant les Français.
JDD: Comment expliquer que les parlementaires de votre majorité ne soient pas plus enthousiastes?
FF: Ils seront présents demain pour voter ce texte. Ce texte est un compromis. Dans un compromis il y a forcément des choses insatisfaisantes. J'étais partisan, pour ma part, d'une évolution de la Constitution vers un régime présidentiel, d'autres sont partisans du régime parlementaire. D'autres encore penchent pour le statu quo. Il faut faire des compromis. Je suis fier de porter cette réforme. La Constitution de la Ve République est une bonne Constitution, elle nous a permis d'assurer la stabilité, de surmonter la décolonisation, l'alternance politique en 1981 ou la cohabitation. Ce n'est pas rien. Malgré tout, elle souffre de deux défauts: elle est moins équilibrée que celles de la plupart des autres démocraties européennes et elle est décalée par rapport aux évolutions de la société française. Certains, dans la majorité étaient réticents à ce que cette Constitution soit modifiée. Mais elle l'a déjà été par le passé: je pense à l'élection du Président de la République au suffrage universel direct et au quinquennat.
JDD: Le vote des sénateurs centristes en deuxième lecture vous a visiblement pris à revers?
FF: Le débat avec les centristes a été très dense: nombre de leurs demandes ont été prises en compte tant à l'Assemblée nationale qu'au Sénat. Je pense en particulier à l'équilibre budgétaire, à l'introduction du pluralisme. Ces notions qui n'existaient pas dans la Constitution y seront désormais inscrites si la révision est ratifiée. S'agissant de la proportionnelle, il n'y a pas de majorité sur ce point, aujourd'hui. Mais le débat se poursuivra. Je m'engage à respecter la sensibilité des centristes et son apport indispensable à l'action de la majorité.
JDD: Cela se jouera à quelques voix près: quatre ou cinq dit-on...
FF: Le choix de Nicolas Sarkozy d'aller au Congrès quoi qu'il arrive est un choix de courage. Il ne redoute pas l'issue du vote et met chacun devant ses responsabilités.
JDD: En cas de rejet, l'élan réformateur ne serait-il pas freiné?
FF: Je ne veux pas envisager l'hypothèse d'un rejet. Le gouvernement continuera à faire son travail dès le mardi matin. Je viens d'adresser aux ministres les lettres plafond budgétaires. Nous entrons dans la phase ultime de la préparation du budget 2009: un budget difficile dans un contexte international lui-même difficile. La présidence française de l'Union européenne justifie à elle seule une grande mobilisation du gouvernement.
JDD: Cette réforme a été portée par Nicolas Sarkozy et vous-même. Son échec serait le vôtre à tous les deux?
FF: Il faudra demain au Congrès une majorité des 3/5èmes. Je serais désavoué si j'étais désavoué par la majorité. Ce qui ne sera pas le cas. Le Président est président pour encore quatre ans, et le gouvernement est là tant que le président lui fait confiance. Un gouvernement met en cause sa responsabilité quand sa majorité lui refuse les moyens de fonctionner. Ce n'est pas le cas en l'occurrence, Si quelqu'un sortait affaibli d'un échec de cette révision, ce serait d'abord le parti socialiste.
JDD: Envisagez-vous de présenter votre démission en cas d'échec?
FF: Je refuse de me mettre dans cette hypothèse. Avec Nicolas Sarkozy, nous aurons fait tout ce qui est en notre pouvoir pour assurer sa réussite. On aura fait notre devoir. Si les défections dans la majorité devaient être importantes, évidemment cela me poserait des questions, mais j'en doute. Je pense que la majorité sera rassemblée. Quant aux socialistes, j'espère que demain il y aura des hommes et des femmes de conviction qui réfléchiront à deux fois avant de dire non à des avancées démocratiques qu'ils réclament depuis des années. Une consigne de vote aussi impérative que celle de la direction du parti socialiste n'est pas dans l'esprit de nos institutions, surtout sur une réforme de cette importance. Quand il s'est agi de voter la suppression de la peine de mort, ma formation politique n'y était pas favorable, cela ne m'a pas empêché de la voter. Je n'ai pas été exclu du parti gaulliste le lendemain matin.
JDD: La perspective du Congrès de Reims n'oblige-t-elle pas les socialistes à radicaliser leur position?
FF: Il est toujours possible de faire une parenthèse pour un texte de cette nature. Je peux comprendre le parti communiste qui a toujours rejeté les institutions de la Ve République, il est cohérent avec lui-même. Mais le parti socialiste qui les a largement utilisées pendant les nombreuses années où il était au pouvoir doit être capable de considérer que cette réforme n'est ni de droite ni de gauche. Elle est d'intérêt général. On peut être un opposant déterminé à la politique de Nicolas Sarkozy et voter la réforme constitutionnelle.
JDD: Avez-vous eu, ces dernières heures, des contacts directs avec les responsables du PS?
FF: Je suis en contact permanent avec tous ceux qui peuvent faire évoluer les choses dans le bon sens
JDD: Êtes-vous inquiet?
FF: Je ne suis pas inquiet. Je serais profondément déçu si cette occasion était manquée. Parce que ce serait un échec pour la démocratie et pour tous les Français. Qui veut porter la responsabilité de les priver de la possibilité de faire entendre leur voix grâce au referendum d'initiative populaire ? Quel parlementaire peut refuser de donner plus de droits au Parlement ? Alors je leur dis à tous: ne ratez pas cette occasion, ne lâchez pas la proie pour l'ombre.
JDD: Pensez-vous que Nicolas Sarkozy vous fera porter le chapeau en cas d'échec?
FF: Ce n'est pas son genre! C'est une réforme que nous avons portée ensemble. A laquelle nous avons consacré beaucoup de temps l'un et l'autre. L'un avec l'autre. Cette réforme nous est totalement commune. C'est lui qui la propose, je m'emploie à la mettre en oeuvre. Je suis d'un naturel optimiste et je veux croire qu'au dernier moment, quand les parlementaires mettront leur bulletin de vote, ils feront un choix de conscience. Un choix conforme à la force de leurs convictions.
JDD: On a beaucoup glosé sur votre mal de dos: vous en auriez "plein le dos" ont dit les commentateurs. Comment allez-vous aujourd'hui?
FF: Je souffre d'une sciatique assez rude. Un mal très répandu. Je vous rassure, je suis entre de très bonnes mains, je me soigne. Quant aux commentaires psychologisants, ils feront rire tous ceux qui en sont passés par là. Ce qui m'arrive est mécanique, il s'agit d'une petite hernie discale qui appuie sur le nerf sciatique. Au début de la semaine, je ne pouvais pas me tenir droit. Depuis deux jours, je commence à me redresser. J'espère arriver droit et sans béquilles demain à Versailles.
JDD: Le président de la République s'enquiert-il de votre santé?
FF: Il a lui-même connu des problèmes de dos, il sait ce que c'est, il est très attentionné. On travaille, je vous le répète, ensemble sur un projet qui, encore une fois, nous est commun: on partage en permanence nos impressions, nos informations, nos propositions pour convaincre les parlementaires de la voter.
JDD: Il n'y a donc pas l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette entre vous?
FF: Non. Comment faut-il vous le dire?
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