Cet article, sous la signature de Anne Fulda a été publié le 27 avril 2007 dans Le Figaro
C'était il y a quelques semaines, dans le métro. André Glucksmann sourit à un gamin dans une poussette. Un passager qui le reconnaît l'interpelle : « Vous êtes André Glucksmann ? Comment pouvez-vous faire risette à un enfant et appeler à voter pour Sarko ? » Le philosophe reste pantois. Il a pourtant l'habitude d'être le mouton noir d'une corporation très fermée : l'intelligentsia française. Il a l'habitude d'être regardé de travers pour dissidence intellectuelle. « Vendu », « traître » : il a entendu ces accusations à de multiples reprises. Vendu à qui, à quoi ? À la droite, pardi ! Quand il a osé, avant d'autres, dénoncer l'horreur des camps communistes, quand il a soutenu les dissidents russes, comme Soljenitsyne et Sakharov ou lorsqu'il a approuvé l'intervention américaine en Irak. À chaque fois, la petite rengaine réprobatrice a résonné. Et encore quand Glucksmann a franchi le Rubicon, en janvier dernier, et avoué l'impensable : son engagement en faveur de Sarkozy. Beaucoup ont sorti la grosse artillerie. Évoque l'ombre de Marcel Déat ! Vu dans cette prise de position la réédition de la querelle entre Sartre et Camus - BHL, resté à gauche, campant Sartre, et Glucksmann, Camus. Bernard-Henri Lévy n'a pas compris. Ami de trente ans de son pair « nouveau philosophe » (ils sont arrivés à la notoriété médiatique en même temps lors d'un fameux « Apostrophes » en 1977), il a été « surpris » que celui-ci se prononce en faveur de Sarkozy. « Glucksmann est l'un des hommes les plus sincères que je connaisse. Il n'y a pas l'ombre d'un calcul chez lui. Je pense qu'il a eu un coup de coeur pour Nicolas Sarkozy », analyse-t-il, avant de relever que si « la position d'André est respectable et courageuse », elle est pour le moins surprenante. « C'est ce que je lui ai dit le soir même au téléphone. Je lui ferais deux reproches. Premièrement, le choix du timing : pourquoi s'est-il prononcé si vite, si tôt ? Deuxièmement, l'enthousiasme qu'il y a mis m'a étonné. »
Cette réaction, comme d'autres, plus violentes, n'ont pas ébranlé Glucksmann. Dans le salon très proustien de son appartement du Xe arrondissement de Paris, l'auteur des Maîtres Penseurs, est à mille lieues des tics et du toc du monde germanopratin. Sombre et solitaire, ce philosophe médiatique s'est souvent trouvé minoritaire parmi les siens. Il a refusé d'entrer dans le moule du politiquement correct pour complaire à une intelligentsia française majoritairement de gauche et qui a mis tant de temps à admettre les ravages du communisme. Il a été souvent montré du doigt comme un empêcheur de tourner en rond, un va-t-en-guerre ou carrément un suppôt des États-Unis. S'élevant avec la même véhémence contre les massacres dans l'ex-Yougoslavie ou le port du voile, « instrument de terreur ».
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